Andy Warhol, Shot Sage Blue Marilyn (1964)

Andy Warhol, Shot Sage Blue Marilyn, 1964
Sérigraphie et acrylique sur toile – 101,6 × 101,6 cm
Collection privée

Ce visage — trop lisse, trop parfait, trop répété — est celui de Marilyn Monroe, mais aussi celui d’une idée, d’un fantasme, d’une marchandise. En choisissant de faire de la star la plus désirée du monde le motif central de son travail, Andy Warhol ne rend pas hommage à une femme : il dissèque une société tout entière, fascinée par ses propres images.

La photo originale de 1953 de Marilyn Monroe ayant servi pour le diptyque de Warhol.

Une icône fabriquée à la chaîne

Tout commence en août 1962. Marilyn Monroe vient de mourir, à 36 ans, d’une overdose de barbituriques. Quelques semaines plus tard, Warhol commence à travailler sur son image — à partir d’une photo publicitaire du film Niagara (1953). Il ne choisit pas un portrait intime, ni une photographie de presse saisie sur le vif. Il choisit une image déjà fabriquée, déjà filtrée par la machine du show-business.

Le procédé est délibéré. La sérigraphie — technique héritée de l’imprimerie industrielle — permet de reproduire l’image en variant les couleurs, mais en conservant exactement le même cadrage, la même pose, les mêmes contours. En 1964, Warhol réalise une série de cinq portraits aux fonds monochromes contrastés : rouge, orange, bleu clair, bleu sage, turquoise. Marilyn devient une matrice. Son visage, un logo.

C’est là le geste fondateur du Pop Art tel que Warhol le pratique : non pas célébrer l’icône, mais révéler les mécanismes qui la fabriquent.


Le bleu de la distance

Shot Sage Blue Marilyn est peut-être la plus épurée de la série. Le visage de Marilyn y flotte sur un fond bleu-vert froid, suspendu hors du temps. Les cheveux platine, les lèvres rouges, les paupières dorées : la palette est volontairement artificielle, cosmétique, publicitaire. C’est le maquillage, non le visage. La surface, non la profondeur. Cette absence délibérée de psychologie est au cœur du propos. Warhol ne cherche pas à montrer Norma Jeane Baker derrière Marilyn Monroe. Il affirme, au contraire, qu’il n’y a que la surface — et que c’est précisément cette surface qui fascine, qui vend, qui tue.


Stephen Shore, Andy Warhol sur l’escalier de secours de la Factory, 231 East 47th Street, 1965-1967.
© Stephen Shore

La Factory et les coups de feu

À l’automne 1964, l’artiste Dorothy Podber entre dans la Factory, l’atelier de Warhol à Manhattan. Elle demande si elle peut « shooter » les Marilyn. Warhol comprend : photographier. Podber enfile des gants, sort un revolver de son sac, et tire dans la pile de quatre toiles empilées. Les quatre œuvres touchées seront restaurées et deviendront les Shot Marilyns. La cinquième — Sage Blue — n’était pas dans la pile. Elle n’a pas été atteinte.

Cet épisode résonne aujourd’hui comme un présage. Quatre ans plus tard, en 1968, c’est Warhol lui-même qui sera la cible : Valerie Solanas lui tire dessus à la Factory, le blessant grièvement. La violence, que Warhol avait si méthodiquement représentée dans son œuvre — chaises électriques, accidents de voiture, visages de célébrités mortes — finit par le rattraper dans la réalité. Le coup de feu de Podber sur la toile, et celui de Solanas sur l’homme : deux détonations autour d’une même figure, comme si l’art et la vie s’étaient mis à partager le même danger.


La mort en série

Il y a quelque chose de profondément troublant dans la répétition warholienne. En multipliant l’image de Marilyn, Warhol ne la magnifie pas : il l’épuise. Il pointe le paradoxe de la célébrité moderne — plus une image circule, plus elle se vide de sens. Plus un visage est reproduit, moins il appartient à quelqu’un.

L’œuvre agit alors comme un miroir tendu à notre propre regard : que voit-on, au fond, quand on regarde Marilyn ? Une femme ? Une star ? Un produit ? Warhol ne répond pas. Il laisse la question ouverte, suspendue dans le silence acidulé de la couleur.

Andy Warhol, Self Portrait, 1986
© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Adagp, Paris – Photo credits : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. GrandPalaisRmn

« Shot Sage Blue Marilyn » n’a pas atteint, de peu, l’estimation de 200 millions de dollars avancée par Christie’s avant la vente en 2022. (Dia Dipasupil/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/Getty Images via AFP)

Une œuvre pour aujourd’hui

En mai 2022, Shot Sage Blue Marilyn est vendue aux enchères chez Christie’s pour 195 millions de dollars — un record pour une œuvre du XXe siècle. L’icône est devenue, littéralement, l’objet le plus cher de son siècle. On imagine Warhol, grand amateur d’ironie, sourire depuis l’autre côté de la toile.

Ce que Warhol avait compris en 1964, notre époque l’a élevé au rang de condition permanente. Filtres, images virales, célébrités fabriquées, algorithmes qui décident de ce que nous regardons : le monde que Warhol anticipait, nous l’habitons.

Pour aller plus loin…

Plongez dans l’univers électrique, acidulé et provocateur du Pop Art : son émergence, son apogée, ses thèmes emblématiques, et l’impact durable de Warhol sur la création contemporaine !

Lundi 18 mai 2026 – 19h30
Saint-Mandé, Cresco (Auditorium)

Une conférence Grand Format animée par Eric Parmentier.


L’actualité warholienne ne s’arrête pas là…
À partir du 6 juin 2026 et jusqu’au 24 janvier 2027, le Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture, à Landerneau en Bretagne, accueille la première grande rétrospective consacrée à Warhol en France depuis près de vingt ans. Fruit d’un partenariat avec le Andy Warhol Museum de Pittsburgh, l’exposition réunit près de 200 chefs-d’œuvre : peintures, sérigraphies, dessins, films et archives.

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