Paul Cezanne, La Montagne Sainte-Victoire vue de la carrière Bibémus (vers 1897)

Paul Cezanne, La Montagne Sainte-Victoire vue de la carrière Bibémus, vers 1897
Huile sur toile – 65,1 × 81,3 cm
Baltimore, The Baltimore Museum of Art, The Cone Collection (inv. BMA 1950.196)

Le mois dernier, Poussin. Ce mois-ci, le peintre qui voulait, dit-on, « refaire Poussin sur nature ». Il y a cent vingt ans, en octobre 1906, Paul Cezanne mourait à Aix-en-Provence, laissant derrière lui des dizaines de vues de la Sainte-Victoire. Celle-ci est sans doute l’une des plus saisissantes : la montagne y surgit au ras d’une carrière d’ocre, comme si la terre elle-même se mettait à bâtir.

Une montagne au bord de la carrière

À quelques kilomètres à l’est d’Aix, sur un plateau couvert de pins, s’ouvrent les carrières de Bibémus. On y a extrait dès l’époque romaine une pierre blonde, cette molasse ocre qui a servi à élever les hôtels particuliers aixois des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Au temps de Cezanne, le site est pratiquement à l’abandon. Le peintre y loue un cabanon pour abriter toiles et matériel, et il lui arrive d’y passer la nuit. Entre 1895 et 1904, il y peint 11 huiles et 16 aquarelles.

Le tableau de Baltimore se lit en trois registres. Au premier plan, des blocs de roche rouge et ocre, entaillés par la main des carriers, où s’accrochent quelques arbustes. Au-dessus, la masse de la Sainte-Victoire, posée sur un ciel gris-bleu. Entre les deux, presque rien : Cezanne a supprimé la vallée. Dans la réalité, plusieurs kilomètres séparent la carrière de la montagne, et les photographies prises sur le motif par Erle Loran dans les années 1930 la montrent lointaine, plus basse. Sur la toile, elle s’avance, grandit, vient presque s’appuyer sur les rochers. De toutes les Sainte-Victoire de Cezanne, c’est l’une des plus compactes.

Détail

Trois couleurs pour bâtir un monde

Tout le tableau repose sur trois tons élémentaires : l’ocre, le vert, le bleu. Le minéral, le végétal, et l’air qui circule entre les choses. Aucun détail pittoresque, aucune anecdote : les touches, posées en petites facettes orientées, construisent les plans comme un maçon assemble ses pierres. Par endroits, la peinture se fait plus allusive et laisse respirer la toile.

Ce bleu n’est pas seulement celui du ciel. Cezanne s’en explique à Émile Bernard, dans une lettre du 15 avril 1904 : « la nature, pour nous hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air. » Rouges et jaunes de la roche, bleus de la montagne : la toile de Baltimore en est la démonstration.

C’est dans cette même lettre que figure la phrase la plus célèbre du peintre : « traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective ». On l’a souvent lue comme un programme de géométrisation, voire comme l’acte de naissance du cubisme. Elle exprime d’abord une ambition de solidité. Cezanne ne copie pas la nature : il la reconstruit. « L’art est une harmonie parallèle à la nature », écrit-il en 1897 au poète Joachim Gasquet, l’année même où l’on date ce tableau. Mettre de l’ordre dans le chaos du visible, retrouver sous les apparences changeantes la permanence du monde : c’est ainsi qu’il faut entendre le vœu, rapporté par ses jeunes visiteurs, de « refaire Poussin sur nature ». Non pas imiter le maître du Grand Siècle, mais rendre au paysage peint sur le motif l’ordre et la gravité des tableaux de musée.

Paul Cezanne, La montagne Sainte-Victoire et le viaduc de la vallée de l’Arc, 1882–85
New York, Metropolitan Museum

Du cabanon de Bibémus au Salon d’automne

L’histoire de ce tableau épouse celle de la reconnaissance de Cezanne. Il passe d’abord chez son marchand, Ambroise Vollard, dont le livre de stock l’enregistre pour 200 francs, avec une description sobre : des blocs de rochers rouges, des arbustes verts, la montagne sur un ciel gris-bleu. Il appartient ensuite au collectionneur Maurice Gangnat, qui le prête en octobre 1907 à la grande rétrospective organisée au Salon d’automne, un an après la mort du peintre, sous le titre La Montagne rocheuse.

Cette rétrospective est un séisme. Au Grand Palais, plus d’une cinquantaine d’œuvres de Cezanne sont réunies : Braque, Picasso, Matisse y puisent chacun leur leçon, et le cubisme n’est pas loin. Le poète Rainer Maria Rilke y revient presque chaque jour et en tire ses célèbres Lettres sur Cézanne, adressées à son épouse, la sculptrice Clara Westhoff.

En juin 1925, à la vente de la collection Gangnat à l’hôtel Drouot, la toile est acquise par la galerie Bernheim-Jeune, puis, quelques jours plus tard, par une Américaine de Baltimore : Claribel Cone. Médecin de formation, collectionneuse audacieuse, amie de Gertrude Stein et de Matisse, elle l’accroche chez elle. À sa mort en 1929, le tableau revient à sa sœur Etta, puis entre en 1950, avec toute la Cone Collection, au musée de Baltimore, dont il est aujourd’hui l’un des joyaux.

Cezanne est à l’honneur à Paris. Jusqu’au 17 janvier 2027, le Grand Palais présente Cezanne et nous : quelque 180 œuvres qui font dialoguer Cezanne avec les artistes qu’il a inspirés, de Gauguin à nos jours, sans oublier un retour sur la rétrospective de 1907.

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