
Huile sur toile – 98,2 × 117,5 cm
Galerie nationale hongroise
L’œuvre du mois nous emmène en Hongrie, ou plutôt à la lisière d’une forêt qui n’appartient à aucun pays. Une forêt qui retient son souffle. Les bêtes s’immobilisent, les arbres se penchent, le temps lui-même semble s’interrompre pour écouter. Cet instant a un nom : Orphée. Et c’est lui que le Petit Palais nous invite à retrouver, cet été, sous le pinceau d’un peintre que la France redécouvre enfin.
Un musicien dans la pénombre
Károly Ferenczy peint son Orphée en 1894, à Munich, dans ces années où sa peinture bascule. Le naturalisme sage de ses débuts s’efface et la forêt devient son grand motif, un espace mental autant qu’un paysage. Le torse nu, une simple étoffe rouge sombre nouée à la taille, le musicien tire son archet sur un violon — et non la lyre antique. L’anachronisme n’est pas une distraction : il fait glisser le mythe du marbre grec vers une intimité presque silencieuse, et le rapproche de nous. Pas de scène démonstrative, pas de geste théâtral : toute la toile paraît organisée autour de ce qu’elle ne peut pas faire entendre, et pourtant… La peinture suggère la musique, sans jamais la donner.
Regardez, en haut à gauche : posé sur une branche, un oiseau au plumage sombre s’est arrêté, tourné vers le joueur. Il écoute. À lui seul, ce petit corps immobile condense tout le mythe. Le pouvoir d’Orphée n’est pas de séduire les foules : c’est de suspendre le vivant, une créature après l’autre. L’oiseau est son premier auditeur. Comment ne pas songer au Chant d’oiseau que Ferenczy peignait un an plus tôt ? Orphée n’est pas convoqué pour son récit traditionnel : la descente, Eurydice, le regard fatal… Il est convoqué pour son pouvoir : celui de rendre le monde attentif.
Le mythe comme transposition poétique
On sait, par le témoignage de ses proches, que Ferenczy n’était pas croyant. Ses sujets sacrés comme ses figures mythologiques ne relèvent jamais de la dévotion : ce sont des transpositions poétiques, des prétextes à sonder le lien entre la figure humaine, la nature et cette puissance invisible qu’est l’art lui-même.
Orphée dialogue ainsi avec le Chant d’oiseau peint l’année précédente — mêmes rouges profonds, mêmes verts, même façon de faire de l’écoute le véritable sujet du tableau. Difficile, devant cette clairière, de ne pas songer à tout un théâtre du recueillement — celui où le presque-rien, le souffle, l’attente, deviennent la matière même du sens.
Le cosmopolite devenu père de la modernité hongroise
Né à Vienne en 1862 dans une famille aisée, Ferenczy se destinait au droit avant que la peinture ne l’emporte — sur les conseils, dit-on, de sa cousine et future épouse, Olga Fialka. Polyglotte, nourri de longs voyages en Italie puis d’un passage par l’Académie Julian à Paris, où le naturalisme de Jules Bastien-Lepage le marque durablement, il cherche longtemps sa voie. Il la trouvera en 1896 à Nagybánya — petite ville minière alors hongroise, aujourd’hui Baia Mare en Roumanie —, où il fonde avec quelques amis une colonie d’artistes vouée au plein air. C’est là que s’invente le peintre du soleil que son pays tient aujourd’hui pour le père de sa modernité. Il meurt à Budapest en 1917, laissant une véritable dynastie : ses trois enfants seront eux aussi des artistes.
Pour aller plus loin…
Károly Ferenczy. Modernité hongroise
Petit Palais, Paris — Avenue Winston-Churchill, 75008
Du 14 avril au 6 septembre 2026
Première rétrospective française consacrée à ce peintre (1862-1917) aussi célèbre en Hongrie que méconnu chez nous, l’exposition réunit près de 140 œuvres — paysages solaires, portraits intimes, sujets bibliques, nus, caricatures. Conçue avec le Musée des Beaux-Arts de Budapest et la Galerie nationale hongroise, sous le commissariat général d’Annick Lemoine.
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h — nocturnes le vendredi et le samedi jusqu’à 20h. Fermé le lundi.
Plein tarif 17 € / réduit 15 € / gratuit pour les moins de 18 ans.





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