Hilma af Klint, Retable, n° 1 (1915)

Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915
Huile et feuille d’or sur toile — 237,5 × 179,5 cm
Courtesy of The Hilma af Klint Foundation
The Moderna Museet, Stockholm

Avec Retable, n° 1, Hilma af Klint ne propose pas seulement une composition abstraite. Elle ouvre un seuil entre plusieurs mondes : le religieux et le moderne, l’art et la spiritualité, la géométrie et l’invisible. Face à ce disque doré et à cette montée silencieuse de couleurs, le regard comprend que l’abstraction peut être autre chose qu’une rupture formelle : une tentative de donner forme à ce qui échappe au visible.

Hilma af Klint (1862-1944) dans son atelier de Hamngatan à Stockholm.

Le sommet des Peintures du Temple

Un immense disque doré domine la composition. Autour de lui, un halo circulaire s’ouvre comme une couronne, tandis qu’une grande forme triangulaire s’élève depuis le bas de la toile. À l’intérieur de cette structure, des bandes de couleurs semblent progresser par degrés : rouges, jaunes, bleus, violets, verts. Au centre, une colonne d’ovales dorés conduit le regard vers un petit triangle noir, placé juste sous le cercle lumineux. Tout paraît construit comme un passage. Avec Retable, n° 1, Hilma af Klint ne peint pas une scène religieuse au sens traditionnel. Il n’y a ni personnage, ni récit, ni décor. Pourtant, le titre nous place immédiatement dans un espace sacré : un retable est, dans l’histoire de l’art occidental, une œuvre destinée à prendre place près de l’autel. Ici, l’autel est devenu abstraction. La figure s’est transformée en géométrie. La lumière devient elle-même le sujet du tableau.

Retable, n° 1 appartient au groupe des Retables, également appelé Groupe X, réalisé en 1915. Cette œuvre intervient à la fin du grand cycle des Peintures du Temple, auquel Hilma af Klint travaille entre 1906 et 1915. Le Grand Palais présente ce cycle comme le grand œuvre de l’artiste, actuellement au cœur de l’exposition parisienne Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915).

Les Retables ont une place particulière dans cet ensemble. Ils ne sont pas un épisode parmi d’autres : ils constituent le dernier groupe et la synthèse des Peintures du Temple. Ces Retables devaient être placés dans la chapelle de l’autel du temple imaginé par Hilma af Klint. Autrement dit, Retable, n° 1 est une œuvre d’aboutissement. Elle condense des formes, des couleurs et des symboles déjà présents dans les séries précédentes, mais les organise dans une image plus solennelle, plus verticale, presque architecturale.

Peindre pour un temple qui n’existe pas

Hilma af Klint ne conçoit pas les Peintures du Temple comme une simple suite de tableaux destinés aux murs d’un musée ou d’un salon. Elle imagine pour elles un lieu spécifique : un temple, un espace spirituel, un parcours d’élévation. Dans un carnet daté de 1930-1931, elle a dessiné un bâtiment destiné à accueillir les Peintures du Temple. Ce bâtiment devait s’organiser autour d’une spirale à plusieurs étages, et conduire progressivement les visiteurs vers la chapelle de l’autel, où auraient pris place les trois Retables.

Cela change profondément notre manière de regarder l’œuvre. Retable, n° 1 n’est pas seulement une image isolée. Elle est pensée comme le point d’arrivée d’un chemin, comme le sommet d’un parcours intérieur. On peut alors comprendre la composition autrement. Le triangle qui monte vers le disque doré n’est pas seulement une forme géométrique. Il peut se lire comme une montée, une ascension, un passage de niveau en niveau. Les bandes colorées ressemblent à des paliers. Les ovales dorés, placés au centre, accompagnent le regard vers le haut. Tout, dans la structure de l’image, semble organiser une progression.

Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915 (détail)
Hilma af Klint, Retable, n° 2, Groupe X, 1915

Une peinture entre ascension et descente

Les Retables se rattachent à une conception théosophique de l’évolution, selon laquelle le mouvement ne va pas dans un seul sens. Il y aurait à la fois une ascension du plan physique vers le plan spirituel, et une descente du monde divin vers le monde matériel.

Dans Retable, n° 1, le regard monte vers le disque doré. Mais ce disque semble aussi rayonner vers le bas. La composition organise donc une double circulation : l’élan de la matière vers la lumière, et la présence de la lumière qui descend vers la matière. Cette tension donne au tableau sa force. L’œuvre n’est pas seulement verticale. Elle met en relation deux mondes : le bas et le haut, la couleur et l’or, la structure et le rayonnement, le visible et l’invisible.

Cette lecture s’inscrit dans l’horizon de la théosophie, qui nourrit profondément la pensée d’Hilma af Klint. L’artiste cherche, à travers ses formes, ses couleurs et ses symboles, à retrouver une unité première, antérieure à la création du monde, que l’existence aurait fragmentée. La vie humaine peut alors être comprise comme une tentative de réunir des forces opposées, séparées à l’origine. Pour Hilma af Klint, la réalité ne se limite donc pas au monde physique : à côté de la matière visible existe un monde intérieur, spirituel, dont elle considère la présence aussi réelle que celle du monde extérieur.

Le choix de la feuille d’or est d’ailleurs essentiel. Retable, n° 1 est réalisé à l’huile et à la feuille d’or sur toile. Matériau associé à l’art religieux traditionnel et à une qualité lumineuse particulière, l’or n’est donc pas un simple effet décoratif. Il inscrit l’œuvre dans une histoire longue : celle des fonds dorés, des icônes, des autels, des images sacrées. Mais chez elle, le sacré n’a plus de visage. Il devient pure énergie, lumière, structure. C’est ce qui rend cette œuvre si moderne. Elle conserve quelque chose du vocabulaire religieux — le retable, l’or, l’élévation — tout en abandonnant la narration traditionnelle.

Une abstraction avant l’histoire officielle de l’abstraction

Hilma af Klint naît en 1862 à Stockholm et meurt en 1944. Elle reçoit une formation artistique solide à l’Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm. Elle mène ensuite une double vie artistique : d’un côté, une pratique figurative conforme aux attentes de son époque ; de l’autre, une œuvre secrète, radicalement avant-gardiste, nourrie par la théosophie, le spiritisme et l’exploration des forces invisibles. Cette double trajectoire est essentielle. Hilma af Klint n’est pas une artiste autodidacte coupée de toute tradition. Elle connaît les règles. Elle sait dessiner, composer, peindre selon les codes académiques. Mais elle choisit, à partir de 1906, d’ouvrir une autre voie.

Elle est liée au groupe De Fem, ou “Les Cinq”, un collectif féminin fondé en 1896 avec quatre amies : Sigrid Hedman, Anna Cassel, Cornelia Cederberg et Mathilda Nilsson. Le groupe pratique des séances spirites et produit des dessins médiumniques, qui nourrissent la recherche d’Hilma af Klint autour de l’invisible. Cet arrière-plan permet de mieux comprendre Retable, n° 1. L’œuvre n’est pas une abstraction froide ou purement décorative. Elle naît d’une quête spirituelle, mais aussi d’une grande maîtrise formelle. Elle unit méthode et intuition, construction et vision.

Aujourd’hui, Hilma af Klint est souvent présentée comme une pionnière de l’abstraction. Dès 1906, elle livre des compositions abstraites d’une audace exceptionnelle, bien avant les figures traditionnellement associées aux débuts de l’abstraction, comme Kandinsky ou Malevitch. L’abstraction n’apparaît plus comme une invention unique, linéaire, masculine, théorique, née dans quelques grands centres artistiques européens. Elle apparaît aussi comme une recherche spirituelle, symbolique, expérimentale, menée notamment par une femme suédoise travaillant en grande partie à l’écart du regard public. Retable, n° 1 incarne parfaitement ce déplacement. L’œuvre est abstraite, mais elle ne cherche pas seulement à rompre avec la figuration. Elle cherche à rendre visible une réalité que l’artiste pense plus vaste que le monde matériel. C’est une abstraction de conviction, pas seulement une abstraction de style.

Hilma af Klint, Retable, n° 3, Groupe X, 1915
Hilma af Klint, « The Large Figure Paintings, No 5, Group III », 1907

Une œuvre longtemps tenue à l’écart

La reconnaissance d’Hilma af Klint a été tardive. L’artiste avait choisi de garder ses œuvres abstraites cachées pendant vingt ans après sa mort, convaincue que son époque n’était pas prête à les comprendre. Son œuvre abstraite ne sera révélée au grand public qu’en 1986, lors de l’exposition The Spiritual in Art, Abstract Painting 1890-1985 à Los Angeles.

Cette histoire explique en partie son absence prolongée du récit dominant de l’art moderne. Hilma af Klint n’a pas construit sa carrière abstraite dans les mêmes circuits que les artistes reconnus de son temps. Elle n’a pas cherché à faire école. Elle n’a pas immédiatement exposé ces œuvres, ni revendiqué publiquement une place fondatrice. Elle a surtout inventé des images abstraites du sacré : des espaces de lumière, de géométrie et d’élévation.

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