Gustave Doré et L’Enfer de Dante (1861)

Frontispice de L’Enfer de Dante Alighieri
Planches hors texte imprimées dans L’Enfer de Dante Alighieri
Gravures sur bois d’après les dessins de Gustave Doré
Edition : Louis Hachette, Paris, 1861
Paris, BNF

En 1861 paraît à Paris, chez Louis Hachette, une édition monumentale de L’Enfer de Dante illustrée par Gustave Doré. Les planches hors texte, gravées sur bois d’après les dessins de l’artiste, constituent un événement esthétique autant qu’éditorial. Par leur ampleur visionnaire, leur puissance dramatique et la sophistication de leurs contrastes en noir et blanc, elles imposent une iconographie qui, aujourd’hui encore, conditionne notre imaginaire de la Divine Comédie. Théophile Gautier écrira à propos de son ami qu’il a « inventé le climat de l’Enfer ». La formule est juste : Doré ne se contente pas d’illustrer Dante, il en construit l’atmosphère visuelle, il en fixe les ténèbres, les vertiges, les gouffres et les silences.

Chant I : « Alors il se mit en marche, et je le suivis. »
La rencontre avec Virgile est représentée comme un moment fondateur : la figure du guide se détache dans un espace nocturne, tandis que Dante apparaît fragile, encore humain face à l’inconnu. Doré met en place le contraste entre l’homme et l’abîme.

Une entreprise audacieuse : Doré, 23 ans, face à Dante

Lorsque Gustave Doré entreprend d’illustrer Dante, en 1855, il n’a que vingt-trois ans. Il est déjà un dessinateur reconnu — caricaturiste prodige révélé très tôt, illustrateur recherché — mais le projet dépasse tout ce qu’il a accompli jusque-là. Dante, poète majeur du Moyen Âge italien, est une figure intimidante ; la Divine Comédie est un monument littéraire, théologique et philosophique.

Aucun éditeur ne souhaite initialement prendre le risque financier d’un ouvrage aussi ambitieux confié à un artiste si jeune. Doré décide alors d’en assumer lui-même les frais. Il nourrit le projet de constituer une sorte de bibliothèque universelle illustrée des chefs-d’œuvre de l’humanité — des Fables de La Fontaine aux Contes de Perrault, de Cervantès à Milton, jusqu’à la Bible. Dante sera le premier grand jalon de cette entreprise.

Le succès de l’édition de 1861 est immédiat. L’ouvrage s’impose comme une référence, tant en France qu’à l’étranger, et contribue à la diffusion internationale de l’image romantique et spectaculaire de Dante.


La technique : la gravure sur bois comme théâtre d’ombres

Les images de Doré ne sont pas des gravures exécutées de sa main : il réalise des dessins, ensuite confiés à des graveurs spécialisés qui les transposent sur bois. La gravure sur bois de bout, technique particulièrement adaptée à l’édition illustrée du XIXe siècle, permet une grande finesse de détail et des contrastes puissants.

Cette médiation technique est essentielle : le passage du dessin au bois impose une traduction graphique, une stylisation des ombres, un travail minutieux sur les valeurs. Le noir et blanc devient un langage dramatique autonome. Les éclairages semblent sculptés ; les ténèbres sont creusées comme des matières.

L’image n’est pas simplement illustrative : elle est construite comme une scène. Plans successifs, diagonales dynamiques, jeux d’échelle, verticalités vertigineuses : Doré compose ses planches comme de vastes architectures visuelles.

Chant V : « Poète, volontiers parlerais-je à ces deux qui vont ensemble et paraissent si légers au vent. »
Les corps des damnés sont emportés dans une spirale tourbillonnante. Ici, le dessin épouse la dynamique du texte : le mouvement circulaire, incessant, traduit la peine des luxurieux.
Dans la scène de Paolo et Francesca, Doré introduit une douceur pathétique. Les deux amants semblent presque lumineux dans la tempête. L’Enfer devient lieu de compassion tragique.

Chant VI : « Mon guide alors ouvrit ses deux mains, prit de la terre et la jeta à pleines poignées dans les gueules avides.»
Cerbère, la bête monstrueuse, occupe le centre de l’image. Doré excelle dans la représentation du grotesque et du bestial. Les gueules ouvertes, la masse informe, contrastent avec la posture maîtrisée de Virgile.

Un « réalisme fantastique »

L’expression n’est pas anachronique. Doré conjugue une observation précise des corps, des matières, des paysages, avec une imagination visionnaire. Les rochers semblent peser ; les chairs sont palpables ; les architectures ont une cohérence spatiale.

Mais cet ancrage réaliste sert un monde impossible. Les proportions sont exagérées, les espaces vertigineux, les forces naturelles démesurées. Doré ne cherche pas la fidélité historique au Moyen Âge de Dante ; il propose une transposition romantique et spectaculaire.

Certains contemporains lui reprocheront d’ailleurs de faire « disparaître » le texte derrière l’image. L’illustration serait trop puissante, trop autonome. C’est précisément ce qui fait sa force : Doré propose une lecture visuelle totalisante.


Doré et la tradition iconographique de Dante

Avant Doré, Dante avait déjà été illustré, notamment à la Renaissance (Botticelli) et au XIXe siècle (Flaxman, Blake). Mais Doré impose une synthèse nouvelle : monumentalité romantique, dramatisation des éclairages, accentuation des contrastes, théâtralité des gestes.

Son Enfer est moins médiéval que cosmique. Il parle au public du XIXe siècle, nourri de romantisme, de sublime, de goût pour les ruines et les gouffres.

Une œuvre révélatrice

Le texte de Dante agit chez Doré comme un révélateur. On y trouve déjà en germe ce qui fera la grandeur de ses illustrations bibliques : sens du tragique, goût des foules, fascination pour la lumière traversant l’ombre.

Avec L’Enfer, Doré ne se contente pas d’illustrer un poème médiéval : il invente une iconographie moderne du mal, de la chute et de la justice. Il donne une forme visible à l’invisible.

Gautier ne s’y trompait pas : Doré a « inventé le climat de l’Enfer ». Et depuis 1861, quiconque ouvre la Divine Comédie voit, consciemment ou non, les ombres et les gouffres qu’il a tracés.


Chant XXIX : « Ma vue alors pénétra plus vive jusqu’au fond, où l’infaillible Justice, ministre du Seigneur, punit les faussaires qu’elle relègue ici. »
L’espace se creuse vers le fond, vers une profondeur presque théâtrale. La Justice divine, invisible mais agissante, structure la scène. Doré traduit visuellement la notion de peine proportionnée.
Chant XXXII : « J’entendis qu’on me disait : « Prends garde où tu marches. » »
Le gel immobilise les corps. L’Enfer n’est plus seulement feu et mouvement : il devient immobilité, silence, fixité tragique.
Chant XXXIV : Lucifer
Le Lucifer de Doré est devenu iconique : immense, ailé, figé dans la glace, figure presque architecturale. Il ne s’agit pas d’un diable caricatural, mais d’un principe cosmique pétrifié. La monumentalité donne à la scène une dimension métaphysique.

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