La possibilité d’une île (5/5) : Briand

Mathieu Briand. Et in Libertalia ego.
2007-2015. Projet.

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Sanctuaire immarcescible de l’imaginaire chez Böcklin, lieu de mémoire chez Doig, voilà notre île qui se transforme maintenant en repaire de pirate, avec l’artiste Mathieu Briand à l’abordage. Depuis plus de huit ans, ce dernier s’est lancé dans un projet relativement insolite nommé Et in Libertalia ego, qu’il a retracé lors d’une exposition présentée à la Maison Rouge à Paris en 2015.

En 2007, Mathieu Briand reçoit un email de sa sœur qui habite sur l’île de Nosy Be, située au nord-ouest de Madagascar. Le message est accompagné de la photo reproduite plus haut, dévoilant une plage des environs, ainsi qu’une autre île lui faisant face, à proximité. Peu à peu, cette petite île inconnue va littéralement enflammer l’imaginaire et les pensées de notre artiste et devenir le point d’ancrage à partir duquel s’élaborera une proposition, à mi-chemin entre l’art conceptuel et l’utopie libertaire. Le titre du projet renvoie naturellement au tableau de Poussin Et in Arcadia ego (« Moi aussi la Mort, je suis en Arcadie », terre d’utopie s’il en est) ainsi qu’à la colonie libertaire dénommée « Libertalia », qui aurait été fondée au XVIIIème siècle à Madagascar par des pirates de diverses nationalités et à laquelle s’est longuement intéressé le plasticien. Pendant plusieurs décennies, cette contre-société utopique aurait instauré une démocratie représentative fondée sur le partage, sans esclavage ni propriété privée, à l’encontre des principes du capitalisme moderne.

Imprégné de ces récits de pirates et de tout un tas de références littéraires et artistiques, Mathieu Briand, coiffé de son tricorne, décide à son tour de « pirater » cette île, d’en faire le terrain d’une expérience inédite où, comme dans l’énoncé duchampien, les règles du jeu comptent plus que sa finalité, en y emmenant d’autres artistes avec lui (considérant que « les artistes sont eux-mêmes des pirates ») et en y fondant avec eux une nouvelle Libertalia. Questionnant par-là même les notions d’œuvre et d’exposition, Briand pose dès le départ les postulats et le process de l’expérience : « L’œuvre se déroulera dans le temps et dans l’espace ; elle sera commune ; il n’y aura pas de frontière entre l’expérience, la production et la monstration ; il n’y aura pas d’exposition au sens entendu : ma démarche vise à déplacer non seulement le lieu d’exposition mais sa fonction même. » Enfin, il est décidé qu’un film autonome sera réalisé, montrant chaque étape du projet.

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Le réel et l’expérience ne manqueront pas de s’interpénétrer durant les années qui suivent. Briand découvre d’abord qu’une famille habite sur l’île et qu’il faut donc agir « avec eux », en leur présence et dans le respect de leurs croyances et de leurs rites (animistes). En 2009, un coup d’état politique empêche la suite de l’aventure. Il y revient quelques années plus tard, en demandant au chef de famille de lui louer une partie de l’île, afin d’y accueillir les installations et les performances d’une dizaine d’artistes amis et partenaires, parmi lesquels Pierre Huyghe, Francis Alÿs, Thomas Hirschhorn, Damian Ortega, ou encore Mike Nelson. Quelques temps plus tard, un des habitants de l’île saccage une partie de ces œuvres, y voyant tout bonnement des actes de magie noire. La décontextualisation des œuvres expérimentée par Mathieu Briand aura permis de montrer que l’art est toujours porteur d’une dimension magique et sacrée, constat que vient valider ce « magnifique » acte de destruction.

Soutenu et financé dans son projet par Antoine de Galbert, président fondateur de La Maison Rouge, Mathieu Briand s’était engagé auprès de lui à tirer une exposition de son projet. Ce fut donc chose faite au printemps 2015 dans ce haut lieu parisien dédié à l’art contemporain, où photos, peintures, projections vidéos et installations reformulèrent cette aventure dans laquelle le mental prolonge le réel et inversement. Cette exposition fut accompagnée d’un livre indispensable qui, plus qu’un catalogue traditionnel, s’avère être le passionnant journal de bord illustré d’un corsaire de l’art contemporain.

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Plus d’informations sur le site internet du plasticien :
http://www.mathieubriand.com/et-in-libertalia-ego

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