La possibilité d’une île (1/5) : Gauguin

Paul Gauguin, Montagnes tahitiennes.
1893. Huile sur toile. Minneapolis Institute of Arts, Minneapolis.


tahitian-mountains-1893 Gauguin

Quel meilleur thème que l’île pouvait inaugurer, au cœur de l’été, cette série de voyages artistiques ? Synonyme d’évasion, de retrait, de solitude, d’au-delà, elle hante depuis toujours l’imaginaire des hommes et alimente leurs fantasmes. Elle est par excellence un lieu de vacance. Entendons par ce singulier-là « vacance de soi-même ». Dans une société actuelle où, comme le constate le sociologue David Le Breton, « s’imposent la flexibilité, l’urgence, la vitesse, la concurrence, l’efficacité », l’île apparaît comme la parenthèse, le refuge tant espéré, où l’on pourra décrocher, s’éclipser, se laisser vivre. Enfin. Issue désirée ou fortuite d’une expédition, elle nous conduit hors de l’agitation mondaine, hors du flot continu de l’existence et des passions humaines.

En 1891, alors que les difficultés financières et l’ennui l’assombrissent, Paul Gauguin quitte la France, femme et enfants, pour se rendre à Tahiti, en quête d’un paradis primitif perdu et d’un renouveau esthétique. Il souhaite, selon ses propres mots, « vivre d’extase, de calme et d’art ». Néanmoins, la Polynésie qu’il rencontre n’est plus tout-à-fait le paradis que les expositions universelles parisiennes pouvaient laisser croire : la colonisation française a marqué de son empreinte indélébile le mode de vie des indigènes et a transformé le paysage. Venu dans ces îles pour tendre un miroir à la société française qu’il a quittée par mépris, il se doit dans ses peintures d’en donner une représentation idéalisée, reflet d’un bonheur terrestre et éternel, quitte à transformer la réalité.

Dans ce tableau de 1893, datant de son premier séjour (il retournera une seconde et dernière fois à Tahiti en 1895 et mourra aux Marquises en 1903 à l’âge de 55 ans), il laisse la part belle à la nature, luxuriante et lumineuse, dans laquelle l’humain et l’animal, tout petits, tendent à se fondre paisiblement. Cette vision arcadienne de la terre insulaire où rêve et réalité se côtoient sans cesse fait naturellement écho à tous les mythes fondamentaux de l’âge d’or, et ce, dès l’Antiquité. La toile de Gauguin répond ainsi involontairement à la description que fait Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, des fameuses Îles des Bienheureux sur lesquelles était censé régner le dieu Apollon : « c’est là qu’ils habitent, le cœur libre de soucis, dans les Îles des Bienheureux, aux bords des tourbillons profonds de l’océan, héros fortunés, pour qui le sol fécond porte trois fois l’an une florissante et douce récolte. »

Paul Gauguin avait élaboré son langage pictural synthétiste à Pont-Aven, abolissant la perspective traditionnelle et la précision naturaliste, pour donner à la couleur son autonomie et lui rendre sa puissance affective, sensuelle et spirituelle. La Polynésie lui permet de renouveler, sinon son style, ses thématiques et ses sujets. Montagnes tahitiennes frappe par la liberté et l’intensité des valeurs picturales utilisées, et par son aspect indéniablement synesthésique. Ce mariage des sens, convoqués dans l’expérience picturale, était au centre des recherches symbolistes. Ici, nul effort requis pour laisser émerger de ce foisonnement de formes et de couleurs une musique, des odeurs, des impressions quasi-tactiles. A l’instar d’une invitation au voyage baudelairienne, le regardeur est invité à suivre le chemin déjà tracé qu’emprunte le petit porteur, afin de pénétrer comme lui au cœur de l’île – et donc au cœur de la toile -, en direction de cette montagne aux couleurs chaudes à l’arrière-plan, dont les contours dessinent autant une formation d’origine volcanique que l’espace inviolable d’un temple naturel, actif et sacré.

En 1893, au soir de son départ pour la France, Gauguin écrira : « Adieu, terre hospitalière, terre délicieuse, patrie de liberté et de beauté ! Je pars avec deux ans de plus, rajeuni de vingt ans, plus barbare aussi qu’à l’arrivée et pourtant plus instruit. Oui, les sauvages ont enseigné bien des choses au vieux civilisé. »

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